Boubacar Tangara dit Kokè: il dessine la joie de vivre

Boubacar Tangara dit Kokè: il dessine la joie de vivre

Source : L'Essor - 04 Juin 2019

Échappant à toute classification mais très africains dans leur conception, les tableaux de Kokè relèvent d’une prouesse au niveau de la composition car ils procurent à la fois une fascination proche de l’extase et une spiritualité qui les transcende

Il est sans doute l’un des plasticiens les plus prometteurs de sa génération. Boubacar Tangara dit Kokè, c’est de lui qu’il s’agit, est un jeune peintre au style et à la technique singuliers. Dessinateur talentueux, il est en train de tracer sa voix.
Au départ, rien ne prédestinait Boubacar Tangara Kokè à embrasser une carrière artistique. Ses parents voulaient en effet que leur fils suive des études de droit et devienne juriste, avocat… Mais le jeune étudiant rêvait déjà à autre chose. Né en 1981, Kokè est depuis son plus jeune âge une personne à l’imagination développée et éprise de la liberté de créer.
Sa passion pour le dessin est innée. Depuis son enfance, son talent s’est affirmé au point de créer des bogolans. Le garçon est passionné également pour les arts et l’image sous toutes ses formes. C’est pourquoi, il s’est formé aux techniques photographiques et cinématographiques. Il s’intéressera plus précisément à la peinture en 2008 et se réfèrera à des maîtres de l’art africain tels que Abdoulaye Konaté et Ismaïla Manga dont il admire le travail.
Diplômé en multimédia artistique, il va se spécialiser dans ce domaine ce qui l’amènera à rencontrer des créateurs africains et d’ailleurs avec qui il va régulièrement collaborer. Il sera, entre autres, l’élève du grand photographe Malick Sidibé puis assistant de production pour le tournage du film « Miroir en face » de la réalisatrice Erica Pomerance avec laquelle il poursuivra sa collaboration en tant que monteur.
Sa créativité l’amène même à réaliser deux documentaires : « La marche des fous » et « L’éducation au Mali ».
 Cela démontre cette volonté et ce besoin d’être toujours en mouvement. Mais Kokè n’est pas un touche-à-tout au sens propre du terme. C’est un passionné d’images, de modes de représentation sous différentes formes.
Cette exploration ne l’empêchera pas de revenir aux sources, de revenir à sa passion pour le dessin et la peinture. En 2016, il libère ce qui en définitive est inné en lui et décide de créer une série d’œuvres qu’il va exposer notamment à la Biennale de Dakar. Même s’il avait déjà participé à cette manifestation 8 ans avant, c’est bien en 2016 que va s’opérer cette grande prise de conscience.
Le travail pictural de Kokè suscite l’enthousiasme du public et des commissaires de la Biennale. Parallèlement à cette démarche, il fondera la galerie Kotang au Mali afin de promouvoir l’art contemporain dans un pays qui compte encore trop peu de lieux d’exposition.
Fort de ces premiers succès, Boubacar Tangara dit Kokè, va créer une centaine d’œuvres et exposera en Afrique, dans son pays, le Mali mais également en France où il a fait des expositions à plusieurs reprises.
En fait, la thématique adorée par Kokè tourne autour d’une certaine extase et joie de vivre. Nul ne saurait dire le contraire et encore moins l’artiste dont la dernière série de tableaux est consacrée à la danse et aux danseurs.
Il construit ainsi une chorégraphie picturale à travers une galerie de personnages, tantôt seuls, tantôt en couples qui se libèrent à travers des danses effrénées. Il y a dans ces tableaux autant de mouvements que d’effets poussant les protagonistes à se perdre dans de vertigineuses extases musicales.
Nul ne peut prétendre que dans ce parti pris thématique, esthétique, l’artiste réfute le réel d’un pays en proie à de nombreux drames. Kokè n’est ni sourd, ni aveugle et encore moins étranger aux conflits qui secouent le Mali, ni aux conséquences des effets climatiques sur les populations.
 Alors, il décide d’aborder de façon allégorique la joie, les rares moments de bonheur dont peuvent encore bénéficier ses compatriotes. La danse dont il a fait le thème central de ses dernières œuvres est bien une échappatoire à la misère du quotidien et aux désillusions entretenues par des édiles coupées des sombres réalités.
L’essentiel de l’œuvre de Kokè est dessiné aux feutres et couchée sur papier. Cette technique rend sa démarche artistique encore plus précise et vivante. Ses figures que l’on croirait la reproduction de masques de l’art premier portent en elles toute l’âme d’un continent dans sa perpétuelle quête du bonheur. Kokè par sa force évocatrice rend possible l’inaccessible, ce sens de la fête, du divertissement qui fait également vivre une nation.
Echappant à toute classification mais très africains dans leur conception, les tableaux de Kokè relèvent d’une prouesse au niveau de la composition car ils procurent à la fois une fascination proche de l’extase et une spiritualité qui les transcende. Ici point de discours ou d’engagements au premier degré, pas d’interdits ou d’autocensure visant à éluder l’attraction des corps.
Chaque scène est une tranche de vie, une réalité qui se transforme par des états de grâce. Les couples s’enlacent ou se détachent dans une fusion de couleurs.